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Escrocs du gouffre : vouloir en finir avec le Black Metal et avec Cioran /Elodie Lesourd/

Extrait
Ecrit en octobre 2024, publié partiellement dans Croire au Black Metal, dirigé par Catherine Guesde & François Vésin, éditions Audimat, novembre 2025 

Méphisto - « Je suis l'esprit qui toujours nie, et c'est avec justice : 

car tout ce qui existe est digne d'être détruit ; il serait donc mieux que rien n’existât ». 

Johann Wolfgang von Goethe(1)



« Pelle est rentré chez lui » seraient les mots transmis au téléphone par Euronymous à Necrobutcher le 8 avril 1991(2). Ce retour au domicile, dans sa positivité naïve, distille l'idée d'une arrivée attendue, telle celle à Ithaque, d'un confort regagné dans un monde familier, d'une consolation permise par des retrouvailles avec l'objet désiré du manque. Or cette résidence fut l’ultime demeure, celle que choisit pour lui-même Per Yngve Ohlin, la mort. Cette duperie du langage, énoncée au combiné avec autant de malice que d’euphémisme douteux, affirme et rend concrète la nouvelle d’un geste irrévocable qui scellera la destinée tragique et flamboyante du Black Metal. La véhémence funèbre et la frénésie offensive du mouvement naquirent probablement dans le sang de ce suicide.


En repeignant la musique de son plus beau noir, comme par un effet de stymphalisation (3), ce courant fusionne dans les feux de l’insondable à la fois des phénomènes d’effroi et des quêtes d’un absolu romantique perdu. En cherchant à s’enivrer de toutes les limites, par avidité transgressive et soif d’outrance, il incarne le spéos (4) de l’extrême. L’autodestruction est le dernier seuil infranchissable outrepassé par ces cavaliers de l’apocalypse, ces exaltés du vide, en l’actualisant ou en la sublimant.

Une aridité glaçante, une réalité sidérante cinglent l’abord de ce sujet mais l’évoquer revient à mieux le comprendre, le maitriser voire le dominer. Si les litres d’encres versés à son propos n’accèdent que difficilement au coeur de « cette mystérieuse voie de fait sur l’inconnu » (5), Cioran, en lui consacrant ses infinies nuits, lui aura tout sacrifié, jusqu’à sa propre mort (6).

Il sera alors permis d’observer les formes d’apparition de la mort volontaire dans la marée noire du Black Metal à la lueur de l’idée de suicide cioranienne. 


Si les tentatives répétées d’en être martyr, l’acharnement à faire de la souffrance une épidémie esthétique et salutaire ont abouti à la naissance d’un genre à proprement parler (le Depressive Suicidal Black Metal dit DSBM), l’acte crucial semble celui de l’expression, de l’exposition si dérangeante soit-elle de l’atrabile. Logée dans l’impasse de la dépression et du désespoir, son évocation tranche l’épiderme de la pudeur et accorde le partage d’émotions même incommunicables, à la mise en avant d’un soi en démolition dans un saut contradictoire. 

L’annihilation de soi comme champ d’exploration à la lisière du pensable ne revient-il pas à une plongée dans l’abîme permettant de mieux voir la surface ? Est-ce que le Black Metal marche dans les pas de Cioran en métamorphosant l’obscurité du gouffre en force créatrice ? On pourra se demander comment l’aspiration atonique tourne en inspiration tonique et observer quelle invention il est possible de trouver à l’expérience douloureuse. Qu’en est-il de la réception éthique de ces créations, parfois des mises en scène, pouvant se dissoudre en incitation ?

Des nihilistes et un négateur se rencontreront sur les crêtes du néant où les sons sépulcraux et plaintifs des uns se mêlent au scepticisme forcené des mots de l’autre. Semblant réunis dans « l’académie des synapothanusmenou » (7)l’auteur roumain et ces suiveurs mélomanes révèleront leurs obsessions pour la résolution soudaine. « L’acte le plus satanique qu’il soit » (8), se mariant de fait avec la manie démonique de ces musiciens, s’apaisera par les profanations lyriques de Cioran. Grâce à ce dernier, et par la transfiguration du thème par l’art, la possibilité d’une valeur esthétique de la suppression de soi et de ses vertus cathartiques s’envisagent.

Solliciter l’extrémité induit de vivre intensément dans la joie de l’agonie et un hédonisme délétère.  Salir la vie, jusqu’à la détruire, dans un renversement inattendu, est une forme de célébration. D’où viennent et comment se définissent ces amours morbides de l’existence?






1 - Johann Wolfgang von Goethe, Faust [1808], Paris, Flammarion, 1998, p.66.


 2 - Le jour de la découverte du corps sans vie de Dead (Per Yngve Ohlin), Euronymous (Øystein Aarseth) téléphona à Necrobutcher (Jørn Stubberud), tous membres du groupe Mayhem. Necrobutcher en a retranscrit l’échange dans Jørn Stubberud, The Death Archives: Mayhem 1984-94, Londres, Ecstatic Peace Library, 2016, p. 220 : - E.: "Pelle has gone home". - N.: "Gone home?To Sweden?" - E.: "No, he killed himself"

Le 8 avril est aussi le jour de naissance de Emil Mihai Cioran dit Cioran.


3 - Gaston Bachelard, L'eau et les rêves. Essai sur l'imagination de la matière, Paris, Librairie José Corti, 1942, p. 123. Le terme est conçu d’après les oiseaux du lac de Stymphale qui, de leurs plumes d’un noir profond, opacifient la surface de l’eau.


 4 - Temple rupestre de l’Égypte antique.


 5 - Victor Hugo, Les Misérables, tome V [1862], Paris, Émile Testard, 1890, p. 253.


 6 - « Le désir de mourir fut mon seul et unique souci, je lui ai tout sacrifié, même la mort », Cioran, Syllogismes de l’amertume [1952] 

in Œuvres, Paris, Gallimard, 1995, p. 777.


7 -  Confrérie fondée par Cléopâtre et Marc Antoine dont le nom signifie « bande de ceux qui sont inséparables dans la mort », proche des « clubs de suicide » qui ont fleuri à la fin du XIXᵉ s. et au début du XXᵉ s., dans Martin Monestier, Suicides. Histoires, techniques et bizarreries de la mort volontaire, Paris, Le cherche midi, 1995, p.189.


8 -  Cioran, Le Mauvais Démiurge [1969] in Œuvres, op. cit., p. 1213.



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